mardi 5 juin 2012

Conflit de valeurs

Pour illustrer le post sur les manifestations étudiantes, voici (pour ceux que cela intéresse et surtout qui ont un peu de temps devant eux ;-)) un échange de lettres éloquent entre un père et ses trois filles, chacun défendant sa vision de la société... le père s'appuyant sur des valeurs acquises, les filles sur une refonte de certaines de ces valeurs.

Publié le 9 mai 2012, journal "La Presse"

De la mauvaise foi

Luc T. a trois filles qui manifestent avec les étudiants: Flo qui étudie au Cégep (post-secondaire) du Vieux-Montréal, Naomie, qui veut étudier à Londres, et Léa, qui a étudié à Toronto.

Il s'adresse à Florence:
"Ta mère et moi sommes très inquiets de la direction que prend le débat sur les droits de scolarité, qui laissera des traces profondes dans la société québécoise.
Peu importe les parties, force est de constater que le seul qui a fait des propositions concrètes, c'est le gouvernement. Les gains enregistrés sont réels, alors qu'y a-t-il à comprendre? Le statu quo sur le gel n'est pas une position de négociation, c'est un cul-de-sac, c'est de l'irresponsabilité envers la majorité de la société civile et la population étudiante qui accepte le dégel.
De plus, la sortie des leaders étudiants qui censurent leur propre signature, moins de 48 heures après avoir signé une entente, démontre vraiment leur mauvaise foi crasse. Ils signent une entente qu'ils se refusent à recommander et à crédibiliser devant leurs membres. C'est vraiment le monde à l'envers. Où sont passées l'intégrité, la transparence et la crédibilité dont se réclament les leaders étudiants? Quels sont les intérêts qu'ils servent vraiment? Sous leur leadership, la situation est maintenant totalement hors contrôle.
Si une signature faite de bonne foi, par tous les intervenants, sous les conseils et l'appui des syndicats qui soutiennent votre mouvement n'est pas respectée, il ne faut pas se surprendre que la majorité de la population ne vous suive plus et ne vous appuie pas.
Le respect élémentaire des normes, des lois, des injonctions, de la libre circulation, le respect du droit individuel d'accéder à son travail ou à ses cours, sont des éléments fondamentaux de toute société démocratique. Lorsqu'on observe ce qu'il se passe, on constate que le mouvement étudiant fraye fortement avec l'anarchie, la désobéissance civile et la violence, tout le contraire des valeurs que nous avons transmises à toi et tes soeurs.
Depuis le début, vos leaders se justifient de leurs actions en clamant l'indignation, le mépris, l'insulte qu'ils perçoivent dans le propos de l'autre. Et maintenant, après avoir signé une entente préliminaire à une sortie de crise, ils se disent floués. C'est du show-business! Qui sont-ils ces bien-pensants qui nous font des leçons de démocratie, alors qu'ils usurpent eux-mêmes de façon quotidienne les droits de leurs membres qui veulent être étudiant avant tout? Qui sont-ils ceux qui manipulent le vote avec les mêmes règles archaïques (règle des deux tiers) qui prévalaient il y a 40 ans lorsque j'étais étudiant au cégep?
Comme tu le sais, ta soeur aînée a cumulé une dette de plus de 40 000$ pour ses études universitaires à York et ton autre soeur s'apprête à investir plus de 30 000$ par année pour étudier en Angleterre, à la University of Arts London. Vous travaillez très fort pour économiser et réaliser vos rêves. Par vos actions, vous démontrez que l'éducation a une valeur et que c'est en y investissant que l'on augmente ses chances de réussir. N'est-ce pas là paradoxal avec ce qui se passe ici au Québec et le mouvement que vous appuyez?
Ce qui m'inquiète le plus, c'est que l'on est en train de déifier des leaders qui ne respectent aucun système, à moins de répondre, à leur conception exclusive et monolithique de leur vision de la démocratie. Quels sont les intérêts qu'ils servent réellement? Ceux de leurs membres, je commence à en douter sérieusement...
Ton papa qui t'aime"


Réponse le 14 mai 2012, 13e semaine de la grève étudiante:

"Cher Papa,
Nous comprenons que tu sois fâché.
Ta colère nous apparaît comme le produit de la lente désillusion des idéaux sociaux de ta jeunesse, exacerbée par des préjugés sur les “vraies” intentions crottées des leaders étudiants et de tous ceux qui participent au mouvement. Cependant, bien que nous soyons conscientes du cheminement qui t’a mené à prendre cette position face au conflit, nous osons espérer que tu puisses également comprendre que nous tenons à certains idéaux sociaux différents des tiens.
Pour commencer, il y a un principe que Guillaume Lépine, une de nos connaissances, et fondateur de l’École de la Montagne Rouge, résume si bien : “Aujourd’hui pour moi, demain pour toi”.
Nous pensons que manifester aujourd’hui, c’est de revendiquer un meilleur lendemain. Tu sais, personne - enfin, très peu d’entre les étudiants, qui justement ont fait le choix d’étudier et d’assister à leurs cours en temps normal, et certainement pas nous - n’AIME être en grève... Si les étudiants se mobilisent, c’est parce que le désir de changement vaut plus qu’une session d’étude; on projette notre vision au-delà de la grève.
Oui, au-delà de la grève, nous nourrissons une conception de la société québécoise comme un projet commun, rassemblant toutes les générations ; une société plus solidaire, où l’on s’entraide et se soucie du sort des autres. En tant qu’étudiantes, nous considérons logique que ceux qui étudient, et donc reçoivent un revenu moindre, puissent avoir droit aux études à frais réduits. En même temps, nous sommes infiniment reconnaissantes de ce soutien social ; on ne le prend pas pour acquis, comme des enfants-rois - terme abusivement appliqué à tous les manifestants. Nous avons toujours travaillé pour payer nos études, et présentement, nous travaillons toutes à temps plein pour subvenir à nos besoins, tout en payant ou remboursant nos frais de scolarité. Une fois nos études terminées, nous accepterons bien sûr de soutenir davantage nos concitoyens, en continuant à travailler et en payant plus de taxes, pour absorber non seulement les frais de scolarité des générations plus jeunes, mais aussi les frais de santé et pension pour la population vieillissante, dont vous faites partie. On reçoit un cadeau, on en redonne un gros, pourquoi vous plaindriez-vous d’injustice ?
Par ailleurs, le débat se doit d’aller plus en profondeur que l’interprétation des intentions de tous, et ta lettre, cher papa, est remplie de commentaires à ce niveau. Oui, on te l’accorde, il y a certainement beaucoup de bonne et de mauvaise foi de tous bords. Mais si nous voulons arriver à mieux nous comprendre en cette société que nous partageons, il faut cesser de s’accuser de mille-et-une mauvaises intentions, et s’ouvrir à un réel débat, qui nous permettra de rafraîchir certaines idées croûtées par l’habitude et blindées contre les remises en questions.
La démocratie, par exemple, celle que tu mentionnes dans ta lettre, un concept essentiel, si malmené dans cette histoire... La démocratie, c’est plus qu’un vote à intervalle de quelques années pour déterminer qui nous gouvernera. La démocratie ne se joue pas seulement entre ministres, investisseurs et lobbyistes. La démocratie se doit d’être constamment renouvelée, et il est normal de la remettre en question afin qu’elle devienne plus inclusive, afin qu’on mette tous notre main à la pâte sociale. Ça implique qu’on discute tous ensemble de notre avenir, et de ceux qui nous précèdent et nous suivent, qu’on accepte de faire de réel compromis, pas juste de la rhétorique, et des accusations qui déroutent le dialogue. Par exemple, bonifier les prêts et bourses - dans le sens réel de bonifier les prêts -, quelle ironie sémantique : qu’ils s’endettent davantage, nos étudiants !
Cher papa, ta fille qui a étudié à Toronto te dit : “j’ai toujours travaillé à temps partiel ou temps plein pendant les études, je n’ai jamais acheté de ipod, iphone, ordinateur, voiture, télé, nommez-les. Oui, je me suis serré la ceinture pour les payer, mes études, j’ai appris beaucoup, complété avec succès un Honours Double Major in Dance and International Development studies. Tout ça pendant que les frais de scolarité des universités ontariennes augmentaient de 200$ chaque an, et que les étudiants restaient dans la plus pure apathie politique. Pour couronner cette belle période d’apprentissage des arts, sciences politiques, de la vie et du monde, je me retrouve avec une dette de 43 893.73$, généreusement financée par l’Aide Financière aux Études du Québec. Je ne souhaite ça à personne.
En revenant à Montréal, j’ai vu des gens qui n’acceptent pas simplement qu’on les gouverne sans les consulter, des gens qui veulent trouver une alternative au stress financier que j’ai subi et continue d’endurer. J’ai vu toutes sortes de gens porter le carré rouge, pas juste les étudiants, et ça me donne espoir.” Tous se sentent relativement impuissants face à ce gouvernement, et plusieurs n’arrivent pas à passer leur message d’une façon posée, rationnelle, comme de vrais politiciens en possession d’un statut qui garantit à leurs mots un impact plus concret.
Tous ces gens se soucient du sort de leur société, et nous croyons qu’en incluant plus de voix et de critiques dans le débat, nous pourrions trouver d’autres pistes de solution pour garantir l’accès au système d’éducation. L’équation n’est pas aussi simple que gel des frais=plus de taxes... On doit examiner d’autres alternatives avec un oeil critique, entre autres des réaménagements budgétaires aux niveaux universitaires, administratifs et gouvernementaux.
Donc oui, idéalement, les décisions démocratiques doivent inclure les représentants des groupes concernés, et des évaluateurs indépendants. Mais il y a une autre sphère de débats que le mouvement étudiant a générée. La lettre de notre père en reflète parfaitement la nature, et on doit l’aborder ici. La tension grandissante, les préjugés, les actes perturbant la circulation et les activités commerciales, ont creusé un profond fossé intergénérationnel entre les jeunes, automatiquement catégorisés comme des pro-grévistes, saboteurs sociaux, syndicalistes parasitiques, et leurs parents, comme tous ces travailleurs et « payeurs de taxes » dérangés par les actes des manifestants.
Ne croyez-vous pas qu’on trouve ça chiant de devoir éviter de voir notre père, parce qu’il s’est complètement radicalisé au sujet des actions et idées du mouvement, qu’il ne peut éviter d’aborder le sujet à chaque fois qu’on lui parle, et de s’emporter, au risque de nous traiter d’idiotes ? Nous aimerions tant que notre père ne se défoule pas contre nous à cause d’actes que nous n’avons pas commis, et que nous désapprouvons.
Oui, c’est regrettable qu’il y ait des débordements violents dans lesquels manifestants et policiers s’empêtrent. Cependant, avouons-le : c’est en traitant les gens en idiots qu’on en fait des idiots. Le gouvernement a trop longtemps refusé de parler aux associations étudiantes. Pour rafraîchir la mémoire de ceux qui, comme notre père, semblent l’oublier : le gouvernement Charest s’est montré ouvert à la discussion en précisant ne pas vouloir aborder la hausse des droits de scolarité vers la fin du mois de mars, après 6 semaines de grève, pour finalement discuter avec les associations dans une première rencontre le 23 avril dernier, exclure la CLASSE de la table des négos, pour reprendre le tout le 5 mai dernier et signer une entente de principe controversée, décriée de tous après 12 semaines de grèves.
N’y aurait-il pas eu moyen que le gouvernement se réveille un peu plus tôt ? L’impression d’être ignorés et lésés depuis le début d’une grève qui s’éternise s’est donc transformée en impulsivité, exacerbée par les groupes qui ont infiltré le mouvement afin de réaliser leurs idéaux anarchiques par l’entremise de moyens violents.
Comment nous demander d’agir autrement ? Nous n’encouragerons jamais les actes de violence commis, mais nous nous demandons tout de même si ce n’est pas le moyen le plus efficace de se faire entendre, après plus de 80 jours de grève. C’est terriblement triste tout ça, c’est abrutissant, même.
Pour finir cette missive, enfin, à quoi ça mène que notre père, et tous les adultes responsables-payeurs-de-taxes de ce monde, nous parlent sur un ton narquois, condescendant, ou nous insultent ?
Vous croyez tout savoir, mais nous ne délaisserons pas notre désir de voir à long terme, de débattre et construire une société meilleure, pour adopter vos opinions désabusées. Nous, trois jeunes étudiantes, travailleuses-payeuses-de-taxes, croyons en l’entraide, la solidarité inter-classe, inter-culturelle et intergénérationnelle. Si vous refusez d’y croire avec nous, on vous demande au moins d’accepter qu’on y croie et qu’on s’implique dans un tel projet."



Bonne réflexion...

1 commentaire:

  1. La génération Y, enfants des "late baby-boomers", est assez sure d'elle et sort d'une adolescence assez gâtée. Elle n'accepte pas qu'elle aura une vie beaucoup moins confortable que ses parents (double carrière, pensions nulles, états en faillite, mondialisation). La génération X, née des baby-boomers dans les années '70, a avalé la même pilule sans rien dire et en faisant le gros dos... pigeons ou courageux? :-)

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